Assassinat de Jovenel Moïse : Pourquoi la justice haïtienne est-elle incapable de juger les coupables sur son propre sol ? ​

 


Une souveraineté judiciaire remise en question

Cinq ans après l’assassinat tragique du président Jovenel Moïse dans sa résidence privée dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, le dossier judiciaire en Haïti accuse un retard monumental. Alors que les juridictions fédérales américaines à Miami ont déjà jugé, condamné et prononcé plusieurs peines de prison à perpétuité contre des acteurs clés du complot, le système judiciaire haïtien demeure au point mort. Cette asymétrie suscite une profonde frustration au sein de la population haïtienne et pose une question fondamentale : pourquoi un État proclamé libre et indépendant peine-t-il à juger les assassins de son propre chef d'État sur son territoire ?

Corruption endémique et dysfonctionnements structurels

L'incapacité de la justice haïtienne à mener à bien un tel procès met en lumière les faiblesses profondes qui gangrènent l'appareil judiciaire du pays. La corruption généralisée, le manque de moyens matériels et financiers, ainsi que les pressions politiques constantes créent un climat d'impunité structurelle. Plusieurs juges d'instruction nommés pour traiter ce dossier hautement sensible se sont déportés, dénonçant des menaces de mort directes, des pressions inacceptables et une absence totale de protection pour eux-mêmes et leurs familles.

À cela s'ajoute le contrôle physique de plusieurs zones stratégiques de la capitale par des groupes armés, y compris le périmètre du Tribunal de Première Instance de Port-au-Prince, qui a fait l'objet de pillages et de vandalismes à plusieurs reprises, entraînant la perte ou la détérioration de pièces à conviction cruciales.

La justice américaine supplée le vide haïtien


Devant la paralysie des institutions locales, les autorités fédérales des États-Unis ont pris le relais en s'appuyant sur leur compétence extraterritoriale, du fait qu'une partie du complot et du financement a été orchestrée depuis le territoire américain (en Floride). Si cette intervention permet d'éviter l'impunité totale des coupables, elle ravive le débat sur la souveraineté nationale d'Haïti. Pour de nombreux juristes et citoyens, l'extradition et le jugement des accusés à l'étranger sont perçus comme un aveu d'échec humiliant pour l'État haïtien.

Quelles conditions pour restaurer l'autorité de la justice en Haïti ?

Pour que des procès de cette ampleur puissent un jour se tenir sur le sol national, une réforme radicale de la justice s'impose. La lutte contre la corruption au sein du magistrat, l'indépendance réelle du pouvoir judiciaire vis-à-vis du pouvoir exécutif, la modernisation des infrastructures pénitentiaires et le renforcement des unités de sécurité spécialisées sont des passages obligés. Sans ces garanties fondamentales, la quête de justice pour Jovenel Moïse — et pour l'ensemble des victimes de la criminalité en Haïti — restera tributaire des décisions des tribunaux étrangers.

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